Des processus

Dans un commentaire, j’écrivais : « Somme toute, on voit bien que des erreurs qui traînent, il y en a partout [dans les journaux], donc il ne faut pas paniquer à propos de Wikipédia, vecteur d’erreurs. Vous nagez dedans en permanence. » Par exemple, je viens d’écrire à un journaliste de Libération pour lui signaler que Claude Allègre n’est pas géophysicien, comme indiqué à trois reprises dans un article, mais géochimiste. N’étant pas complètement stupide et de mauvaise foi, je comprends bien qu’il faut comparer ce qui est comparable. En l’occurrence : d’un coté Wikipédia, projet encyclopédique, et de l’autre, des encyclopédies classiques, et pas des quotidiens, des hebdomadaires ou des mensuels. Pour le dire crûment, on parle de synthèses systématiques des connaissances, pas de feuilles de choux.

Une particularité de Wikipédia, qui dérive très directement du lien [modifier] qui orne toutes ses pages, est qu’on y trouve des articles sur à peu près tout et n’importe quoi, pour peu que le sujet ait une dimension encyclopédique (sinon il est passé au Kärcher™). Des Pokémon à l’héliosismologie en passant par le musée phallologique islandais… Nombre de ces thématiques ne sont pas traitées dans les corpus encyclopédiques classiques et, en mettant pour le moment de coté les questions de relativisme culturel que cela pose, on peut tout de suite réaliser que la comparaison Wikipédia / encyclopédies classiques ne va concerner qu’une partie des contenus proposés sur Wikipédia.

Par ailleurs, une autre particularité de Wikipédia est qu’elle est vendue comme un « projet encyclopédique », ce qui est un subtil moyen — à mon avis totalement inefficace auprès du public — de dire « Whoa, attention, le contenu n’est peut-être pas au point partout ! » De ce fait, il est clair avant même toute enquête empirique que si un article est visiblement moins bon sur Wikipédia que dans une encyclopédie classique :

  • le sceptique dira que c’est une comparaison objective qui illustre l’échec du modèle ouvert et participatif de Wikipédia ;
  • tandis que le pro-Wikipédia dira que c’est une comparaison subjective qui ne prend pas en compte la possibilité d’évolution offerte par le modèle de Wikipédia.

Les deux ont peut-être raison, mais j’aimerais pour le moment simplement montrer pourquoi ces deux réponses.

Sur des sujets traditionnels ou populaires, que les journaux traitent en général mal (mais parfois excellemment, par la plume d’un brillant journaliste), Wikipédia est fiable (exemples au semi-hasard : sur la cuisine, Louis de Funès, etc.). Sur les grands sujets scientifiques ou de société, également (exemples au semi-hasard : sur les trous noirs, la Seconde Guerre mondiale, etc.) Le problème… c’est le reste. Un exemple concret : mon domaine d’expertise m’amène à manipuler des notions comme celle du « solidus », qui est tout connement une courbe de températures : en fonction d’une composition chimique bien précise, la température de solidus sépare deux domaines d’état d’une roche ayant la composition chimique en question. En-dessous de la température de solidus, la roche est totalement solide ; au-dessus, il y a à la fois du magma et du solide, parce que la roche a commencé à fondre dans de platoniques souffrances. C’est donc un concept très général et Wikipédia énonce ostensiblement, et depuis des mois : « Notion également utilisée en géologie, le solidus est la limite à laquelle la péridotite du manteau devient complètement solide. » C’est ennuyeux, et pourtant, je ne l’ai toujours pas corrigé.

Le point d’achoppement central des pro- et anti-Wikipédia est sans doute la question de la fiabilité. Bon, il y a aussi le fait de ne pas avoir une personne précise sur qui taper quand il y a des erreurs (cf. le postulant à Harvard), mais la fiabilité est vraiment le soucis numéro un. Dans le modèle classique, le contenu est estimé fiable — même très fiable — parce qu’il est l’œuvre d’experts (au sens académique du terme) et visé par un comité de lecture. L’approche de Wikipédia est de dire que ce modèle est certes très bon, mais qu’on peut faire aussi bien en prenant une autre voie, honteusement plagiée par une candidate à l’élection présidentielle 2007 en France, la rédaction participative (pour nous c’est des articles, pour elle c’est un livre jamais terminé, chacun son truc{{référence nécessaire}}).

Qui a raison ? Quel est le bon modèle ? Lequel est le plus fiable ? Soyons clairs comme de l’eau de roche : il est très difficile de trancher cette question. Le magazine Nature a beau me dire de jolies choses, je reste sceptique sur ce genre de statistiques. J’estime que l’article sur les trous noirs dans Wikipédia déchire sa maman, et qu’en revanche, celui sur la notion de solidus ne vaut pas un clou. Mais en tout cas, c’est très révélateur : là où une encyclopédie classique aura tout, ou rien, sur un sujet donné, Wikipédia aura tout, ou rien, ou toute la gamme intermédiaire. Par exemple, peut-on considérer que cet article sur l’idéalisme en philosophie est mauvais ? bon ? Moi, je ne sais pas, mais il est notablement incomplet et m’est peu utile en l’état. C’est cela qui dérange le wikisceptique : la présence de contenu végétatif, potentiellement erroné. Wikipédia est un chantier encyclopédique — mais est-ce qu’une encyclopédie peut être un chantier ?

Certains wikipédiens estiment que non. Ou plutôt, ils admettent qu’une partie du public estime que non, et souhaitent proposer un Wikipédia propre. Pour ce faire, ils mettent en place des méthodes d’évaluation des articles, des projets de sélection, des labels distinctifs et d’autres choses encore. Certains de ces projets vivent à l’intérieur-même du chantier, d’autres ont pour finalité de produire des DVD ou des livrets bien séparés. Dans tous les cas, la question centrale est toujours : fiabilité.

En épistémologie, la fiabilité est un concept qui a pas mal voyagé de philosophe en philosophe, mais ici, l’approche systématique classique est toute indiquée. Si on s’intéresse à un contenu du type « article d’encyclopédie », on dira qu’une personne trouve tel article fiable, parce qu’elle trouve que le processus par lequel cet article a été produit est fiable. C’est peut-être trivial à dire, mais ça explique pourquoi la confrontation des modèles est aussi présente dans les débats sur Wikipédia. Il ne s’agit pas de savoirs qui des experts académiques rénumérés ou des bénévoles le plus souvent anonymes a raison, mais bien de savoir si les deux groupes peuvent produire la même qualité. Sur cette question, la réponse est claire : oui, c’est possible.

Sauf que… c’est plus compliqué, plus long, et pose des problèmes sociologiques inédits, en plus des questions de relativisme culturel. Ce sont de bons sujets pour d’autres billets.

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3 Responses to Des processus

  1. AnalyseStatix dit :

    Oui, on me dit dans mon oreillette que les articles de géophysique sur la Wikipédia en français sont assez mauvais.

  2. Bob dit :

    Il faut aussi examiner la question de la dégradation. Est-ce qu’un bon article de Wikipédia est fiable dans le temps ? Comme il n’y a pas de processus de surveillance systématique, on peut penser que non. Dans certains cas, je sais que ce n’est pas du tout fiable : mon domaine, c’est la philosophie ; dans l’ensemble, les articles de philosophie sont médiocres, quelques uns bons, beaucoup assez mauvais ; ce que j’ai constaté, c’est l’introduction progressive d’informations non-pertinentes (mode le plus insidieux : par des personnes qui ont des prétentions, presque tout le monde croit s’y connaîte en philosophie, malheureusement) et d’erreurs. Quand l’article Descartes restent pendant des mois avec une introduction qui énonce tranquillement une erreur monstrueuse, on se dit qu’il y a un problème… J’ai bien peur que Wikipédia ne soit pas à l’épreuve du temps (ce qui ne veut pas dire que ce soit un projet qui ne durera pas).

  3. AnalyseStatix dit :

    @Bob:

    Il y a un problème très général sur Wikipédia sur tous les sujets spécialisés, mais qui ont une importance sociétale, ou qui ont été suffisamment vulgarisés pour que des personnes lambda se sentent compétentes. Cela touche bien sûr les sciences humaines et sociales (des gens profèreront des propos de café du commerce sur des problèmes sociétaux), rarement les sciences « dures » (vocabulaire et concepts techniques demandant des prérequis importants), sauf sur des points vulgarisés (astrophysique, qui fait rêver) ou polémiques (nucléaire).

    Nous devons donc être très vigilants sur la politique imposant des sources sérieuses et ne pas hésiter à virer tout contenu douteux, sans source convenable.

    C’est donc paradoxal, mais sur Wikipédia, un article très spécialisé en mathématiques est probablement plus fiable qu’un article niveau lycée…

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