Vous voulez qu’on vous fasse un dessin ?

L’un des défauts de Wikipédia, par comparaison à une encyclopédie classique (ou, pour les sujets d’actualité, à une agence de presse), c’est les images. Il est difficile d’obtenir des images de bonne qualité pour illustrer les articles. Comme il est gratifiant de réussir des images de bonne qualité, quelques wikimédiens écument les musées, appareils semi-professionnels au poing, pour mieux en faire connaître les trésors.

Par cette méthode, il est difficile d’obtenir de bons clichés. Un bon photographe (doté d’un bon matériel) peut réussir des photos passables, mais sans contrôle de la lumière et sans trépied, il est illusoire d’espérer obtenir une photographie digne d’être une référence pour un sujet donné. C’est pourquoi j’avais depuis un certain temps l’idée de passer à la vitesse supérieure en obtenant des autorisations et des conditions de prise de vue professionnelles. L’un des grands musées nationaux français détaille les modalités sur son site Internet (assurances, tarifs, etc.)

Contact pris, la demande est rejetée : ce grand musée national ne veut pas que les photographies prises dans son enceinte soient mises sous licence libre. Une dame fort aimable m’explique que le service de presse de ce musée fournit des clichés de qualité, contre rétribution, pour diverses publications, et qu’il n’est pas question qu’ils se fassent concurrence à eux-mêmes en nous ouvrant leurs portes. Courtois regrets de part et d’autre, car le musée nous aurait volontiers fourni ses clichés, même gratuitement ; mais pas « pour n’importe quoi. »

Quelques jours plus tard, expédition photographique habituelle dans un autre musée : j’achète mon billet et en profite pour demander au préposé s’il est permis de photographier. Réponse affirmative, je commence à prendre des clichés des objets du musée. Au beau milieu de la visite, une autre employée du musée avise mon appareil et me dit que mes photos doivent être « à titre privé. » Je poursuis ma visite et mes photos, mais je n’ai plus trop le cœur à les rattraper. Je ne publierai pas ces clichés.

Le point commun de ces deux expériences, c’est que les musées, d’une certaine façon, tombent les masques. L’interdiction des trépieds et des flashs répond à des nécessités de préserver les œuvres et de permettre la visite à tous. Mais dans ces deux derniers cas, il s’agissait pour les musées de restreindre la liberté d’usagers, au nom d’ambitions pécuniaires. Dans les deux cas, il s’agissait de musées nationaux, dont le financement est assuré par l’État. En Angleterre, le British Museum est gratuit : les collections appartiennent à la Nation, et l’entrée est gratuite pour tous (« Governed by a body of Trustees responsible to Parliament, its collections belonged to the nation, and admission was free and open to all. Entry was directed to be given to ‘all studious and curious Persons‘ », http://www.thebritishmuseum.ac.uk/visit/history.html). Ici, les musées sont financés avec les impôts des citoyens, mais ils leur demandent une contribution à l’entrée, et restreignent encore la liberté des usagers dans l’espoir de gratter quelques sous avec les produits dérivés. On pourrait penser que soit ces pauvres gens en sont réduits à compter les bouts de chandelle pour survivre, soit (avec tout le respect dû à des serviteurs de l’État) que nous sommes en face des eunuques du sérail qui croient posséder ce qu’ils ne font que garder pour d’autres.

C’est en fait un peu plus subtile : ces réactions aberrantes sont dues à un aspect de mentalité de la société française. Il y a exactement le même problème avec les candidats aux élections présidentielles en cours : sur les douze candidats, un seul a fourni une image sous licence libre ; neuf sont illustrés sur Wikipédia par des photos prises par des amateurs ; et deux ont, en désespoir de cause, été illustrés par des dessins à l’encre. Sans épiloguer sur la considération qu’aurait tel ou tel candidat pour les « nouveaux médias citoyens », on peut constater une tendance forte à se tirer une balle dans le pied : tous ces candidats pourraient à bon compte voir publier les photos de leur choix dans un média de forte audience. En faisant la sourde oreille, ils s’exposent à des illustrations moins que flatteuses.

Aux États-Unis, le contrôle de l’État par les citoyens impose que tous les documents créés par des employés du gouvernement pendant leur service sont automatiquement dans le Domaine Public. C’est peut-être un hasard dû à des différences de conception de la société qui remontent aux Père Fondateurs, mais les USA ont une nette avance sur la France dans ce domaine.

En France, des journalistes se lamentent de l’émergence des « médias citoyens », les musées nous regardent avec défiance et les politiciens nous ignorent. La peur de ce qu’on ne connaît pas non seulement fait perdre des occasions de symbioses constructives, mais dessert parfois de façon très immédiate. Pendant que les mentalités tardent à évoluer, des
wikimédiens bénévoles payent des billets de musées et y prennent des photos pour vous.

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5 Responses to Vous voulez qu’on vous fasse un dessin ?

  1. Miles dit :

    Il est vraisemblable que l’interdiction d’utiliser tes photos faites dans des musées soit illégales. Comment, en effet, peut-on justifier ceci ?

  2. semantix dit :

    L’interdiction n’est pas illégale, au sens où ils ont le droit de me demander de ne pas publier mes photos, tout comme ils auraient aussi le droit de me demander de marcher sur les mains ; la question est de savoir si cette requête a une valeur juridique.

    En l’occurence, le musée pourrait par exemple arguer que le fait d’acheter le billet constitue un contrat implicite. Je ne sais pas ce que vaudrait cet argument devant un tribunal, mais je suis certain de deux choses :
    1) En ce qui me concerne, je n’ai pas envie de prendre le risque d’un procès, même si c’est pour le gagner. J’ai de meilleurs emplois de mon argent et de mon temps
    2) Publier ces photos pourrait avoir pour conséquence que le musée interdirait purement et simplement toute photographie, ce qui empêcherait un wikimédien plus talentueux que moi et plus motivé à échanger des courriers recommandés de le faire (sans parler de la nuisance pour tous les autres usagers du musée).

    Ce qui fait que la demande verbale de l’employée suffit, en ce qui me concerne, à ce que j’arrête les frais.

  3. Miles dit :

    Je comprends, mais je doute qu’il puisse y avoir de contrat implicite sur des oeuvres libres de droit ; ensuite, cela revient pour les musées a faire un coup de force permanent, i.e. menace de procès envers le quidam qui n’a pas les moyens et qui donc se couche, ce qui est apparemment une posture à laquelle le citoyen français est habitué. Du racket en quelque sorte.

  4. semantix dit :

    Il n’a y pas de contrat sur les oeuvres, mais sur l’entrée dans le musée.

    Pour le reste, les considérations morales et politiques m’indiffèrent. La seule chose qui m’intéresse, ce sont les conditions pratiques, sur le terrain, qui font que diffuser librement l’information et la culture est possible ou non. Je constate que c’est actuellement rendu difficile. C’est tout.

  5. girl next door dit :

    La diffusion de la culture en France ? Ha ha ha…
    Non mais honnêtement, restreindre des photos, qui resteront techniquement médiocre comme tu l’expliquais, à un usage privé… Que craignent-ils ? J’ai pour ma part fait quelques clichés en musée avec mon petit bridge après m’être faite embarqué le pied et sans flash, comme il était autorisé. Même avec de la retouche, l’état de ces clichés ne peut rester que de mauvaise qualité. Je me demande vraiment ce qu’il y a à grapiller là-dessus…

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