Les artistes-poules

On a tous au moins vu une mère possessive qui sur-protège son enfant. Il existe une réaction réflexe semblable des gens qui envisagent de mettre une oeuvre sous licence libre : l’auteur peut trouver sympathique l’idée de publier son travail, mais une sorte de vertige le prend lorsqu’il essaye d’en imaginer les utilisations. Je l’appellerai un « artiste-poule », avec une certaine tendresse car j’ai vécu ce moment moi aussi.

Plusieurs cas de figure inquiètent l’artiste-poule :

  • Ses oeuvres pourraient être détournées dans des buts condamnables moralement, voire pénalement (diffamation, mensonges, publicité, propagande politique, …)
  • Ses oeuvres pourraient générer des revenus à des tiers sans qu’il en tire une part
  • Sa réputation comme auteur pourrait être entachée par certaines utilisations de son travail

L’un des réflexes d’une personne impliquée dans la création d’une oeuvre est de se couvrir légalement. Ceci les pousse à vouloir inclure dans leurs licences des dispositions qui interdiraient l’usage illégal de l’oeuvre. Ces dispositions rendent l’oeuvre non libre, puisqu’une oeuvre libre est réputée devoir être utilisable pour tout usage. Elles sont aussi parfaitement inutiles, et témoignent d’une mauvaise compréhension de la loi : quoi que dise la licence d’une oeuvre, il est toujours interdit d’en faire un usage illégal, par définition. Si j’achète une reproduction au Louvre, rien, dans le livret, ne m’interdit de l’utiliser pour fracasser la tête de quelqu’un ; cette interdiction n’en n’est pas moins dans le Code Pénal, article 221-1. Et si je devais malgré tout tuer quelqu’un avec une statuette, il ne viendrait à personne l’idée de blâmer un employé qui me l’aurait vendue de bonne foi.

Il faut aussi tenir compte de ce qui se passe concrètement, dans le monde réel. J’ai personellement publié quelques milliers d’images, assez médiocres, sous licence libre ; à ma connaissance, hors Wikipédia, il y en a eu quatre utilisations :

  • Une photo de la Gradiva semble être devenue un classique pour les rapports des étudiants en psychologie, au point que j’ai mis un bandeau pour éviter de répondre trop souvent aux mêmes questions.
  • Des photos de feux rouges de Berlin-Est se sont retrouvés sur un site web d’une association qui encourage le tourisme en Europe. Le site ne mentionnait pas la licence de l’image comme il est requis ; j’ai échangé quelques mails très cordiaux avec l’auteur du site, qui n’avait pas compris la licence, et il a tout de suite rectifié.
  • J’ai été contacté pour la publication d’une photo de maquette de trirème romaine dans une encyclopédie pour enfants (sur papier)
  • Un dessin de tribadisme s’est retrouvé dans un bandeau de site érotique. Cela m’a prodigieusement amusé.

Récapitulons: deux images utilisées dans des buts éducatifs ; une pour un site privé qui s’en sert dans un but d’information ; et la dernière utilisée dans un but, hum, éducatif aussi (en tout cas ce n’est pas cette image-là qui génère du traffic sur le site en question).

En pratique, pour des images médiocres comme les miennes, il y a très peu d’utilisations hors projets Wikimédia. On voit parfois des artistes-poules qui défendent l’éventuelle utilisation commerciale de photos floues, de résolution très faible, prises au téléphone portable, comme s’ils avaient pondu la Joconde. Il faut savoir garder la mesure de la valeur du travail que l’on produit. Le mélange de frustration et d’indignation qui prend l’artiste-poule à l’idée des magnats de l’édition s’engraissent avec leurs photos est le plus souvent sans objet : pour une maison d’édition, pour le prix qu’ils auraient dépensé à chercher la photo sur Commons, il est bien plus simple de mandater des photographes professionels : ils auront une photo de bien meilleure qualité, et comme ils n’ont pas besoin de licence libre, ils peuvent faire des contrats ad hoc avec les artistes de façon bien plus souple.

La petite minute du bon sens paysan :

La photographie est une profession pour laquelle il y a des écoles et des années d’études. On passe des examens, on utilise un matériel coûteux, lourd et encombrant, et on travaille dur pour chaque photo. Si n’importe qui pouvait faire aussi bien avec un téléphone portable en pressant sur le bouton clic-clac Kodak, ça se saurait.

Parlant d’artistes professionels, l’angoisse de l’artiste-poule prend une dimension différente pour des artistes connus qui envisagent de mettre leurs oeuvres sous licence libre. Ainsi un photographe professionel a-t-il publié des images des guerres de Bosnie et de Tchétchénie sur Commons : ces photos sont à la fois intéressantes par leur sujet, relativement rares dans leur catégorie (il y a peu de gens qui font des photos sous le feu), et de grande qualité (parce que l’auteur est un pro). Il publiait ses photos sur des sites de témoignages de guerre, et lorsque je lui ai proposé la publication sur Wikipédia sous licence libre, son premier réflexe a été : « et si mes photos étaient détournées pour défendre des horreurs ? » ; le réflexe habituel de défense de l’artiste-poule est là amplifié par le fait que ce photographe a été sur le terrain, a payé de sa personne et a risqué sa vie pour témoigner des souffrances causées par la guerre. On comprend que cet auteur se crispe en imaginant des admirateurs de Mladic publier ses photos avec des commentaires irrespectueux et tendencieux. Mais pensons à ce qui se passera en pratique:

  • des gens qui ne respectent pas la vie humaine ne vont certainement pas se gêner pour une licence. Si la fantaisie leur prend d’utiliser une image, ils la pirateront tout simplement.
  • si cela arrive, il sera probablement impossible d’attaquer ces gens en justice
  • dans l’hypothèse où une action en justice est possible, la violation de la licence sera un point mineur en regard des atteintes à l’honneur, diffamation, appels à la haine, etc.

Au final, en ce qui concerne les réutilisation et la spoliation, les risques sont les mêmes que pour un amateur auteur d’oeuvres libres ; et en ce qui concerne les atteintes à la réputation, les risques sont exactement les mêmes que pour un professionel auteur d’oeuvres non libres.

Ainsi, en dernière analyse, les artistes-poules qui veulent empêcher des « néo-nazis » d’utiliser leurs photos ne gênent aucunement les « néo-nazis », mais empêchent les utilisations légitimes de leurs oeuvres. Les artistes-poules qui croient éviter de se faire spolier par des grands éditeurs ne font qu’empêcher les utilisations généreuses de leurs oeuvres.

artistes-poules, sous licence libre, vos oeuvres peuvent servir à des projets éducatifs ; elles peuvent être améliorées ; elle peuvent vous faire connaître. Laissez-les voler de leurs propres ailes !

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5 Responses to Les artistes-poules

  1. Trefle dit :

    Voila un message plein de bon sens

  2. MacCoy dit :

    Comme on dit : chacun croit avoir assez de bon-sens…

  3. Metaheuristix dit :

    Est-ce que le droit moral français ne protégerais pas une image libre des réutilisations portant atteinte au « droit au respect […] de son œuvre » (L. 121-1 du CPI) ?

    Probablement que si. Ce qui lui ferait une très belle jambe concernant une infraction commise en Russie et diffusée par des serveurs pakistanais, par exemple.

  4. LudoR dit :

    Dis Rama! Comment tu l’as trouvé le bandeau sur le site érotique? Au hasard d’une ballade? ;-)

    Bon billet sinon ça, plein de bon sens et de réponses à des interrogations persistantes.

    Cdt,

    Ludo,

  5. guyvan dit :

    tout cela est très vrai, j’ai moi même déjà été spolié à la fois en terme de copyright mais aussi en terme de voil de bande passante.
    Venez jeter un oeil à mon site :
    guyvan dot com
    ou même si vous êtes tenté par mes photos venez sur:
    lulu pour acheter mon calendrier 2008 calendrier guyvan

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