Une morale pour le Saint-Germain des Prés-Monde

Barbara Cassin et Monique Canto-Sperber, discutant de Wikipédia, prétendent que c’est le triomphe de la δόξα sur la παιδεία (pour les non frimeurs : de l’opinion populaire sur la vraie éducation). Elles opposent implicitement Wikipédia au système habituel de la publication, censé garantir la qualité.

Reprenons l’argument classique, qui oppose le supposé sérieux des éditeurs au supposé n’importe quoi des blogs et de Wikipédia. Un éditeur commercial prend un risque économique lorsqu’il publie un livre : ce livre doit trouver un public, alors qu’un bloggueur peut publier l’impubliable. L’argument implicite est que ce qui se vend est forcément sérieux. Le sérieux se mesure donc au nombre et à la solvabilité du public.

Quel triomphe de la δόξα ! Doit-on rappeler à Mmes Cassin et Canto-Sperber que se qui se vend bien n’est pas forcément ce qui est vrai ou sérieux, mais ce qui arrive à trouver un public solvable ? Mme Canto-Sperber, directrice de l’École normale supérieure, doit pourtant savoir qu’à côté de son établissement il y avait encore récemment les locaux de Guy Trédaniel, éditeur, entreprise visiblement rentable… spécialisée en ésotérisme et médecines parallèles (j’ai du mal à y voir la παιδεία en action). Et ne parlons pas de la télévision, média de divertissement qui prétend parfois informer.

Il faut rappeler quelques faits de base. Les journaux, les éditeurs, sont des entreprises commerciales. Le but d’une entreprise commerciale est de faire des bénéfices, ou du moins de ne pas perdre d’argent. L’information ou le divertissement diffusé doit donc répondre à ces objectifs. Il est inexact de prétendre qu’un journal d’information a avantage à ne pas publier d’erreurs.

En fait, les journaux (payants ou gratuits) sont truffés d’erreurs et d’inexactitudes, car celles-ci ne leur portent pas à conséquence. Les possibilités de recours contre une erreur publiée sont très minces, hors le cas très étroit de la diffamation (et encore, celle-ci suppose que la personne lésée ait les moyens d’entamer une action, ce qui suppose des moyens financiers et/ou du temps à perdre). La publication d’errata est à la discrétion du journal, qui n’a évidemment aucun intérêt à se déjuger. Le seul risque véritable est d’importuner un puissant, qui téléphonera au propriétaire de l’entreprise de presse pour lui demander de ne pas publier l’article ou de se débarasser du rédacteur en chef impertinent. Il va de soit que le journaliste de base, précarisé, ne peut que faire carpette devant de tels intérêts.

Il n’est donc pas surprenant que les professionnels de tous domaines (juristes, ingénieurs, scientifiques, etc.) trouvent de grossières erreurs dans la publication professionnelle. Ces erreurs ne coûtent rien à ces publications (elles ne sont relevées que par une minorité de gens à chaque fois) et il coûterait plus cher de les éviter (par exemple, en confiant la rédaction des articles à des personnes qui connaissent le sujet et ont le temps de se renseigner, plutôt qu’à des stagiaires ou à des pigistes payés au rendement). Tant que le public achètera cela (δόξα…), c’est cela qu’on lui vendra.

Le règne de la δόξα n’est cependant pas absolu. Il ne faut pas oublier que le monde de l’édition et du journalisme est un microcosme où les relations personnelles et les renvois d’ascenseurs jouent un grand rôle. L’un vole au secours de l’ouvrage de l’autre en l’invitant dans son émission, l’un écrit une chronique où il loue le dernier opus de l’autre, etc. Mme Canto-Sperber doit d’ailleurs bien connaître cela : elle a fait l’objet d’une campagne de presse hostile parce qu’elle a eu le malheur de mécontenter certains anciens élèves de l’École normale.. dont, malheureusement pour elle, un journaliste du Canard enchaîné. Rien de tel qu’un bon petit réseau avec des membres bien placés pour faire du ramdam autour d’un sujet anecdotique. Ahem. Je cherche encore la παιδεία.

Mmes Cassin et Canto-Sperber, spécialistes de la philosophie grecque antique, devraient, quitte à parler de sujets sur lesquelles elles ne sont pas expertes, tourner leur regard vers le petit monde de l’édition. Elles pourraient, par exemple, discourir sur la morale ou l’éthique d’un monde médiatique français où les grands titres appartiennent à des entrepreneurs de travaux publics ou à des industriels de l’armement, impliqués politiquement et bénéficiant de commandes publiques. Voilà un sujet qui serait intéressant.

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