La forme et le contenu

Une étudiante en journalisme et néanmoins amie, revenant d’Amérique du Sud, m’expliquait comment des nouvelles locales de pays éloignés se retrouvent parfois dans nos journaux.

Supposons qu’un événement de nature à attirer l’attention survient dans un village au fin fond du Vénézuéla (une femme accouche d’octuplés, ou quelqu’histoire saugrenue du genre) ; un canard local écrit un papier sur le sujet ; un journaliste d’un journal national lit ce canard, repère la nouvelle et la reprend ; le bureau local d’une agence de presse repère la nouvelle dans le journal national, la résume, et pond une dépêche, qui est mise à la disposition des journaux du monde entier ; un journal en mal de petite nouvelle saugrenue repère la dépèche, l’achète, et soit la publie telle quelle, soit assigne un pigiste pour monter la mayonnaise. Voilà les octuplés vénézuéliens publiés à 6 000 kilomètres de chez eux.

Il ne vous aura pas échappé que si la nouvelle a passé par de nombreuses mains, la mère de famille, elle, n’a vu en tout et pour tout que le journaliste du canard local. Si la nouvelle est d’importance, il est possible que l’agence de presse envoie quelqu’un vérifier l’information sur place, mais dans la plupart des cas, l’information est l’équivalent écrit du téléphone arabe.

Une rédaction de journal emploie un nombre limité de personnes, qui doivent pondre une quantité importante de texte à intervalle régulier. Dans les conditions dans lesquelles les pigistes travaillent, on ne peut pas leur reprocher de faire de la paraphrase. C’est humain.

Toutefois, en temps que lecteur, il est intéressant de garder à l’esprit que peu des nouvelles sont de première main. Le journaliste d’investigation qui va sur le terrain, calepin en main jour et nuit, contacte les gens, et confronte les témoignages, c’est l’exception (qui a dit « du cinéma » ?). La plupart des journalistes vont :

  1. au plus facile : ils reprennent les déclarations des agences de presse, ou les dossiers de presse (c’est tout bénéfice pour tout le monde : cher journaliste, pourquoi te casser le coccyx à enquêter alors que je te donne un joli dossier prêt à copier-coller, qui ne te demande pas de travail et qui dit ce que je veux ?)
  2. au plus sûr : est-ce que j’ai vraiment envie de publier une étude saignante sur un groupe industriel qui vend des armes, a des pratiques pas nettes, etc., quand mon journal est financé par ce groupe ? (« Oui !», se dit-on quand sa fiche de paye ne dépend pas de ça…)
  3. au plus vendeur : selon l’opinion et la mode, on publie de préférence ce que le public a envie d’entendre, car c’est ce qu’il a envie d’acheter. Si la coquille est creuse, aucune importance, le journal est acheté, les publicités écoulées, l’argent rentre.

Tout ça aussi c’est humain, mais ça a l’inconvénient de déboucher sur le paysage de la presse états-unienne avant l’invasion de l’Irak en 2003 : par paresse (p. ex. les communiqués étaient fournis par l’entourage de Bush), par facilité (p. ex. Murdoch, le patron de nombreux médias, était très partisan de l’agression contre l’Irak) et par effet de mode, elle s’est mise à relayer des informations sans rapport avec la réalité avec un ensemble digne des médias d’une dictature. Les USA ne sont pas (et n’ont jamais été) une dictature, et c’est d’autant plus inquiétant d’en arriver là.
Autre exemple (moins tragique) : en mars 2007, Reuters publie (ici) une histoire fausse selon laquelle Wikipédia se préparerait à lancer un moteur de recherche. Cette « nouvelle » est reprise dans la presse depuis, et malgré les rectificatifs de wikipédiens bien informés, l’erreur non seulement n’est pas corrigée, mais continue de se propager.

Les Wikipédiens font exactement la même chose que ces journalistes : lire des sources, les mettre en rapport, les synthétiser, mettre en forme le résultat. Mais ils ne sont pas tenus à un rythme d’enfer dont dépend leur salaire, et peuvent donc prendre le temps de confronter les sources. Wikipédia ne fera jamais de concurrence à Charles Enderlin : jamais nous n’aurions accès aux gens qu’il fréquente, sa connaissance du terrain, son intelligence des enjeux et des mentalités, etc. ; mais si c’est pour faire du Libé ou du Le Point de base, on trouve sans problème des amateurs capables de faire aussi bien.

De façon assez similaire, on peut se demander s’il n’y a pas du pigiste surmené dans certains « intellectuels » médiatiques qui tirent à boulets rouges sur Wikipédia. Avant leur répugnance pour les encyclopédies libres en ligne, ces gens ont des points communs :

  • ils ont des avis sur des sujets pointus et multiples qui ne peuvent humainement pas tous être leur domaine d’expertise (il arrive que ces avis soient très tranchés et naïfs)
  • ils monopolisent le temps de parole (alors qu’il y a peut-être de vrais experts qui auraient des choses pertinentes à dire)
  • ils se donnent un genre par des cuistreries (par exemple en faisait des jeux de mots en grec ancien sans nécessité)
  • leur propos oscille entre trivialités et inexactitudes, l’effort étant mis non sur le fond, mais sur le style (voir point précédent).

Ce sont des gens qui semblent avoir retenu de leurs études des techniques rhétoriques, mais perdu de vue que les arguments sont censés avoir un rapport avec la réalité en premier lieu (on devrait peut-être renforcer les matières fondées sur la réalité comme la chimie et la physique…)

En dernière analyse, les pires travers de Wikipédia sont souvent liés à des contributeurs qui veulent défendre des opinions et faire des phrases par imitation de ce qu’ils lisent dans la presse (Par exemple le bon style pour un article de musique n’est pas imité d’un magazine branché). Et a contrario, l’une des grande réussites de Wikipédia est sans aucun doute, par-delà les articles en eux-mêmes, d’avoir sensibilisé une importante population à une écriture saine : le propos est sourcé, vérifié, le cas échéant corrigé, et sa force n’est pas dans les effets de style, mais dans le contenu.

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7 Responses to La forme et le contenu

  1. AnalyseStatix dit :

    Le « armchair journalism » a été caricaturé par Jean Yanne dans son film « Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » : un journaliste confortablement installé à la terrasse d’un hôtel de la capitale d’un pays sud-américain en guerre civile fait un pseudo-interview d’un chef de la guerilla, tandis qu’un journaliste conscienceux met des jours avant de pouvoir voir le dit chef, n’a pas le droit d’enregistrer, et se fait engueuler pour s’être fait voler l’exclusivité.

  2. semantix dit :

    On peut aussi mentionner la conférence donnée par Stephen Colbert à la Maison-Blanche en 2006 :

    Tout extatique que je sois d’être ici avec le Président, je suis scandalisé d’être entouré de ces médias libéraux (NB: ça veut dire «de Gauche», dans le contexte) qui détruisent l’Amérique, à l’exception de Fox News. Fox News vous donne les deux points de vue à chaque information : le point de vue du Président, et celui du Vice-président.

    Mais les autres, à quoi est-ce que vous pensez, à rapporter les écoutes de la NSA ou les prisons secrètes en Europe de l’Est ? Ces choses sont tenues secrète pour une raison très importante : elle sont super-déprimantes ! Et si c’est là votre but, bravo, misère accomplie !

    Pendant les cinq dernières années vous étiez parfaits — sur les réductions d’impôts, les renseignements sur les armes de destruction massive, les effets du réchauffement climatique. Nous autres Américains ne voulions rien savoir, et vous avez eu l’élégance de ne rien chercher. C’était le bon temps, pour ce qu’on en savait.

    Écoutez, reprenons les règles du jeu. Voilà comment ça marche : le Président prend les décisions. Il est le Décideur. Le secrétaire de presse annonce ces décisions, et vous autres de la Presse, vous tapez ces décisions. Prise de décision, annonce, saisie au clavier. Passez-les au correcteur orthographique et rentrez chez vous. Retournez profiter de votre famille ! Faites l’amour à votre femme ! Écrivez ce roman qui vous trotte dans la tête. Vous savez, celui sur l’intrépide reporter de Washington qui a le courage de se dresser contre le gouvernement. De la fiction !

    (transcription original en anglais ici)

  3. AnalyseStatix dit :

    D’ailleurs, Colbert a provoqué la consternation à la fois chez les politiques et chez les journalistes, en osant dire tout haut ce que tout ce petit monde savait mais n’osait dire…

    Un peu comme si on invitait en prime-time de TF1 un type qui explique que les reportages sont mis en scène et parfois bidonnés, que les médias appartiennent à des groupes qui leur imposent des choix éditoriaux, etc.

  4. Semantix dit :

    Exemple: qu’est-ce que j’apprends grâce au fil d’info continue du site du Figaro ? « Une Indonésienne jalouse sectionne un pénis » (11h22) ! Mais quelle information fascinante ! « Avec AFP », nous précise-t-on. Du sexe, de l’exotisme, du bon goût et un sens des priorités qui ne le cède qu’au sens des affaires ! Merci, AFP, merci !

  5. hmmm dit :

    The Economist sur Sarko et sa mythomanie…
    http://www.economist.com/blogs/certainideasofeurope/2007/07/sarkozys_powers_of_persuasion.cfm
    ou comme quoi la presse qui dit n’importe quoi comme un seul homme c’est pas qu’aux US…

  6. Semantix dit :

    @hmmm: d’où l’intérêt de lire la presse de plusieurs pays: même si les deux yeux louchent, on a quand même la vision en 3D.

  7. Huegel dit :

    Très bon article, auquel j’adhère entièrement.

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