Prolepse et anticipation

Dans le nouveau billet de Monsieur Assouline, il y a des choses vraies, et des choses originales. Mais pas les deux à la fois.

Exemple de propos vrai: « Tous les wikipédiens ne sont pas désintéressés ». C’est exact. Sur les dizaines de milliers de contributeurs, il se trouve des brebis galeuses, et certaines d’entre elles ont effectivement la gale de l’intérêt. Maintenant, on peut se demander quelle est l’alternative au modèle de Wikipédia, et ce qui s’y passe.

Par exemple, la presse professionelle, dans laquelle Monsieur Assouline se fait publier, se définit par l’ensemble des gens porteurs d’une carte de presse, laquelle est délivrée sur un critère basé sur le pourcentage des revenus qu’une personne touche de son activité journalistique. Rappelez-moi l’argument, déjà, c’était bien qu’une minorité de Wikipédiens étaient intéressés ?

Exemple de chose originale : « signature électronique ». Je m’en veux d’objecter aux propos d’un intellectuel comme Monsieur Assouline, mais une adresse IP ne consitue en aucun cas une signature électronique, terme qui a en technique un sens bien précis. Je ne saurais trop conseiller aux intellectuels d’éviter d’employer des termes qu’ils ne maîtrisent pas, ou au moins d’en vérifier le sens au préalable, par exemple dans une encyclopédie réputée par la qualité et l’étendue de ses articles techniques.

Je me suis déjà exprimé sur le travers qui consiste à peaufiner des techniques rhétoriques au détriment du contenu, et , à ce titre, le billet de Monsieur Assouline est une perle : « Soyez rassurés, “on” ne va pas tarder à vous expliquer que Wikipédia se félicite qu’on l’aide ainsi à susciter ses propres garde-fous, à être plus vigilante, à développer l’esprit critique à son endroit », nous dit-il. Effectivement, on va rétorquer ça, et on aura raison. Après s’être pâmé devant la maîtrise de la prolepse et de l’anticipation que déploie Monsieur Assouline , on pourrait être tenté d’examiner le contenu de sa phrase : elle insinue qu’avoir un outil pour repérer l’influence des groupes d’intérêt est un signe de faiblesse plutôt qu’une force. N’est-ce pas là l’éloge des autruches ?

Le fait qu’un grand média quantifie précisément l’influence qu’ont sur lui différents groupes de pression vous fait peur ? Si oui, lisez la presse !

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6 Responses to Prolepse et anticipation

  1. Metaheuristix dit :

    Ajoutons l’intéressant sophisme du doigt mouillé, injustement oublié par Semantix (c’est pourtant un de ses favoris) :
    « Si son invention permet des confirmations plutôt que des révélations, elle autorise désormais preuves à l’appui à affirmer que nombre de sociétés et de personnalités rédigent, réécrivent, manipulent, censurent les notices les concernant. »

    C’est le sophisme que je retrouve le plus souvent à propos de Wikipédia : toutes les généralisations sont bonnes, pourvu qu’on puisse s’appuyer sur une approximation bancale…

  2. LeGrandMuon dit :

    Lecteur récent mais néanmoins assidu de votre blog, je suis désolé d’avoir à vous dire ça, mais le ton employé est vraiment, vraiment pénible.

    Je trouve sincèrement dommageable que vous gaspilliez systématiquement en suffisance et en « bons mots » ce que vous venez de gagner grâce à un savoir et une analyse à propos.

    Soyons clairs :
    Pour avoir lu l’article d’Assouline, c’est un ramassis d’hypothèses contradictoires nacrées d’une mauvaise foi crasse (qui a dit : »comme à son habitude ? ») : la perle des perles (le « Soyez rassurés, “on” ne va pas tarder à vous expliquer que Wikipédia se félicite qu’on l’aide ainsi à susciter ses propres garde-fous, à être plus vigilante, à développer l’esprit critique à son endroit ») ayant déjà été repérée par vos soins.

    Maintenant, ça n’excuse pas tout, surtout quand vous dites plus haut souffrir de « charges rhétoriques ».
    Parce que le « Je m’en veux d’objecter aux propos d’un intellectuel comme Monsieur Assouline » ce n’est pas une charge rhétorique ? On a droit aux méchants intellectuels conservato-pontifiants à chaque post du blog (allez, une source, pour vous faire plaisir : « Ils se donnent un genre par des cuistreries (par exemple en faisait des jeux de mots en grec ancien sans nécessité) » ou le « Ce sont des gens qui semblent avoir retenu de leurs études des techniques rhétoriques, mais perdu de vue que les arguments sont censés avoir un rapport avec la réalité en premier lieu » quelques posts plus loin).
    Quel est le message exactement ? Michel Serres n’est pas un intellectuel pour soutenir wikipedia ?

    Et enfin, et surtout, peut-être, il y a la façon de dire La Réalité. La seule, la vraie. Celle de l’organe central du parti.
    Je ne résiste pas à l’idée de ressortir le :
    « Après avoir critiqué les journalistes qui imaginent des problèmes sur Wikipédia, ou grossissent des points mineurs, je vais maintenant montrer un vrai exemple de vrais problèmes. » posté plus haut.
    Cette phrase est tellement un must dans son genre qu’on la croirait toute sortie d’une affiche de la RDA à moins que cela ne soit de la « ferme des animaux ».

    En gros, si vous êtes au moins aussi pertinents dans vos analyses qu’Assouline peut être nul dans les siennes, vous en êtes aussi pontifiants et méprisants. Et je n’exagère pas.

    Pour finir sur une nuance positive (et sincère), merci mille fois, pour votre orthographe quasi-irréprochable, événement de plus en plus exceptionnel sur internet.

    Bref, l’utilisateur plus qu’assidu de wikipedia (bon, plutôt en angliche) vous en prie : Continuez mais faites un effort sur le ton, parce que vraiment, là, ça fatigue.

  3. AnalyseStatix dit :

    @LeGrandMuon:
    Je suis d’accord que parfois, notre ton dérape un peu. Je crois qu’il faut mettre cela sur le compte de la lassitude de constater que des individus puissent, grâce à leur accès privilégié aux médias, facilement répandre leurs analyses nulles et ignorantes, tandis que d’autres, mieux informés mais moins privilégiés, ne sont jamais consultés, ou, s’ils le sont, le sont sur des points anecdotiques.

    On prétend que Wikipédia remplace les vrais experts par des amateurs. C’est faux. Il y a bien longtemps que ceux qui ont accès aux médias (ceux qui comptent, je ne parle pas des revues académiques, qui ne touchent que les spécialiste) ne sont plus, en général, des experts… mais plutôt des beaux parleurs avec relations.

    Je pense que ce que ces pseudo-experts craignent, au fond, c’est que le public ne se rende compte que le roi est nu et qu’ils ne sont pas nécessaires. Pour ma part, je préfère que le public tienne son information directement de l’historien, du sociologue, du scientifique, plutôt que de l’intellectuel de plateau qui lit en diagonale les news et émet des commentaires bavants de suffisance.

  4. semantix dit :

    Je crois qu’il faut mettre quelques détails au point:

    Je n’ai jamais dit que la rhétorique ne valait pas la peine qu’on s’y intéresse, ni du reste qu’on l’emploie. Ce que je critique, ce sont les articles, communiqués, éditoriaux etc. qui ne contiennent que des procédés rhétoriques, à l’exclusion de tout contenu qui ne soit pas trivial, auto-contradictoire ou évidemment faux.

    Je ne suis pas non plus anti-intellectuel. J’ai fait des études, je travail dans un domaine intellectuel, et je me dirais bien moi-même « intellectuel » si le mot n’avait aucun sens précis. Ce que je critique, c’est que des gens bien introduits se disent « intellectuels » parce qu’ils ne sont à proprement parler ni professeurs, ni docteurs, ni vraiment journalistes, ni quoi que ce soit ; ils finissent par se déclarer « intellectuel », pour « je n’ai pas vraiment de titre précis mais je me considère comme autorisé à donner mon avis ». Ce qui peut être fort bien, dans certains cas, mais brocarder Wikipédia dans la foulée, c’est un peu l’hôpital qui ne fout de la charité.

    En ce qui concerne le « vrai exemple de vrais problèmes », c’est sans doute en effet prétentieux ; mais il n’est pas absurde de penser que les gens qui vivent concrètement de réels problèmes qu’ils essayent de résoudre peuvent se sentir autorisés à donner leur avis et contredire des propos qui visiblement ne se vérifient pas sur le terrain. C’est peut-être un travers de scientifique de penser qu’il y a une vérité plus vraie que les autres et qu’on l’approche par l’expérience. Je me permets au passage de souligner que notre propos n’est pas une charge de cavalerie sans nuance : nous reconnaissons bien des défauts à Wikipédia, même si dans l’ensemble nous la défendons.

    Pour le ton, je m’en excuse. Je préfère un exposé avec de la substance et de la justesse donné sur un ton cassant à un exposé plein de vent, c’est pourquoi j’ai tendance à travailler le contenu plus que les enjolivures. Cela étant dit, je conviens bien volontier qu’à contenu égal, mieux vaut un ton agérable.

  5. AnalyseStatix dit :

    @Semantix:

    Tout à fait d’accord. Nous n’avons aucun problème avec les vrais intellectuels, ceux qui examinent vraiment les problèmes, savent de quoi ils parlent, et écrivent de façon logique et mesurée. Nous avons un problème avec les pseudo-intellectuels, qui accaparent le discours médiatique au détriment des gens qui ont vraiment quelque chose à dire, et parlent et jugent à tort et à travers de choses qu’ils ne connaissent et ne comprennent pas.

    Ces pseudo-intellectuels, un milieu formé de journalistes, auteurs à la mode et autres « personnalités » qui s’invitent les unes les autres, démontrent quotidiennement leur incompétence à quiconque ne se laisse pas abuser par leur prétention insufférable.

    Qui est Pierre Assouline ? Un journaliste qui se voudrait historien, se lance dans la critique d’Internet (auquel il ne comprend pas grand chose), de Wikipédia (sur laquelle il dit des choses factuellement fausses), et se veut professeur de journalisme.

    D’ailleurs, parlons-en de son professorat. L’argument d’Assouline, c’était « mes étudiants ne savent pas ce qu’est une vraie source, c’est la faute à Wikipédia ». C’est assez inouï, ça… Un enseignant un tant soit peu raisonnable se serait peut-être d’abord demandé si le problème ne venait pas de l’enseignement reçu (à bac+4 ou +5, ne pas savoir citer des sources…).

  6. Semantix dit :

    A vrai dire, à observer la façon dont les choses se passent, j’ai nettement l’impression que la capacité réelle que l’on demande à la radio, à la télévision ou dans les journaux, c’est d’abord des compétences d’amuseur public.

    Il y a les journalistes qui font « médiateurs » et introduisent tous les sujets, mais lorsque l’on veut parler d’un sujet en particulier, on fait monter sur le plateau la voix connue du public et spécialisée dans le domaine.

    Par exemple (et sans aucun jugement de valeur sur la qualité de ses interventions), Hubert Reeves est devenu l’astrophysicien de service: il montre des points sur une carte, parle de « grosse boule de gaz » avec un air émerveillé, et au besoin il enchaîne sur des considérations morales du type « notre Terre est tellement petite, il faut en prendre soin ». De là, on observe une espèce de glissade sémantique : Reeves devient le « scientifique-écolo-humaniste », et on se met à lui demander son avis sur les accords entre la France et la Libye concernant un transfert de technologie nucléaire. Or Reeves est un expert des réactions de fusion dans les étoiles, mais je sais pas s’il l’est aussi des divers systèmes industriels mis en oeuvre dans les centrales ; et je n’ai pas entendu que Reeves ait fait une carrière de diplomate. Reeves est certainement quelqu’un de brillant et humaniste, mais pourquoi est-ce à lui que l’on demande son avis alors qu’il y a des diplomates et des experts de sûreté nucléaire dans l’annuaire de téléphone ? Ils sont clairement plus indiqués pour répondre à ces questions-là.

    La vulgarisation scientifique est complexe, et pour bien ramener un domaine à sa « substantifique moëlle », il faut être un vrai expert du domaine. Mais en fin de compte, Reeves, qui est un très bon vulgarisateur parce qu’il est un vrai expert en nucléosynthèse stellaire, finit par passer à l’antenne sur des sujets à consonnance scientifique tout autres, uniquement parce que les gens ont fini par s’habituer à sa tête (et à donner son avis sur un sujet de société pour lesquel son avis vaut celui de n’importe quel citoyen intelligent et informé).

    Ca fait très montreur d’ours du Moyen-Âge, et c’est un vrai gâchis à tous points de vue.

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