Qui est l’ennemi ?

Nouvelle mouture, mon propos n’était visiblement pas compréhensible avec la version précédente

Il y a quelques temps, j’ai fait une excursion à Paris, en partie pour y prendre des photographies dans les musées nationaux. Compte tenu de la débauche de portails de détection, de vigiles, de policiers et même de soldats en armes, il est évident que la sécurité des usagers est prise au sérieux. Encore faut-il réfléchir à ce contre quoi il s’agit de se protéger: les assassins de préfets corses, Al Qaida, les faucheurs volontaires ? Quel type d’attaque ces dispositifs sont-ils à même de déjouer ? Il est possible que ces mesures de sécurité visent plutôt à attraper les déséquilibrés qui veulent larder une toile de maître, et que les encagoulés à mitraillette relève d’une autre catégorie. Mais à quelques jours de ma visite, un cinglé avait été admis au Musée d’Orsay alors qu’il était ivre et avait endommagé un Monet (Le pont d’Argenteuil, de 1874). Devant un système qui semble ne pas calibré pour les crimes violents et qui est inefficace contre les déséquilibrés, il y a de quoi s’interroger.

Au Louvre, je me suis présenté avec un appareil photo professionel et un sac plein de matériel, en me demandant comment ça allait passer. On m’a fait glisser mon sac dans une machine à rayons X, pendant que je passais par un portique de sécurité. Il s’époumonne à mon passage: entre ma boucle de ceinture, la monnaie, mes chaussures et je ne sais quoi, le pauvre a dû croire voir passer un Evangelion. Un vigile me fait signe, et, pointant mon sac du doigt, me demande de lui remette mon couteau. Je le regarde, interloqué ; « Vous avez un couteau là-dedans ! ». J’ouvre le sac, et en effet, j’y avais fourré un vieux canif émoussé que j’avais complètement oublié (tel un écureuil, j’ai tendance à remplir tous mes sacs et poches d’accessoires qui pourraient me sauver la vie à deux conditions: qu’une catastrophe survienne, et que je me souvienne que ce que j’ai mis où). Je remets donc mon canif, et me voilà libre d’entrer dans le musée.

Dans la poche gauche de mon pantalon, un Cybertool de Victorinox, pratiquement neuf, et affuté comme un rasoir.

Et le cybertool est en métal. Si j’étais vraiment dingue, ça n’est pas un gentil multi-outil que j’aurais eu, mais un couteau de combat de trente centimètres en matière synthétique, qui se trouve en vente libre pour moins de 20 euros. J’aurais pu faire un massacre parmi les visiteurs ou les tableaux.

Poursuivant mes visites, je suis allé à l’exposition Courbet, et là, je dois dire que je me suis fait refouler. Enfin pas moi, l’ami avec qui j’étais, en fait.

Là aussi, imposant dispositif bleu marine, portiques et machines à rayons X. Je passe, le portique hurle, sans surprise, et le vigile me demande de vider mes poches et de repasser. J’ai un mouvement d’impatience et lui fais remarquer qu’entre mes chaussures, ma ceinture et le reste, s’il s’agit de me faire traverser le portique en silence, c’est le Full Monty assuré. Le préposé à la machine se marre, et me fait digne que c’est bon.

Alors que je me crois tiré d’affaire, j’entends une altercation entre mon ami et un autre vigile qui exige qu’on ne le « regarde pas comme ça ». Après quelques éclats de voix, sous les regards réprobateurs de la foule, et alors que j’hésite à m’interposer, mon ami repart furieux.

Le lendemain, je suis retourné au même endroit et suis passé sans encombre. Les appareils photographiques étaient interdits et, à des fins d’expérience, j’avais « oublié » un Canon G7 dans une poche de mon blouson (boitier en alliage de magnésium, si ça ne se voit pas au détecteur, il faut songer à changer le matériel). Il semble que le teigneux était plus regardant sur sa fièreté de macho que sur le réglement qu’il était supposé faire respecter.

En écrivant ce billet, je me suis souvenu que Qui est l’ennemi ? est aussi le titre d’un article de Daniel Pipes, dans lequel il identifie l’« ennemi » à l’islam radical ; Pipes a ensuite poussé à la roue pour engager les États-Unis dans l’agression contre l’Irak. Saddam Hussein n’avait rien à voir avec l’Islam radical ; l’invasion de l’Irak a distrait attention et moyens matériels de la lutte contre les réseaux terroristes islamistes, s’est traduite par un désastre militaire, humanitaire et diplomatique, et a précipité la société irakienne dans les bras de l’islam radical.

Je ne serais pas surpris qu’il y ait un parallèle en termes d’organisation entre la prétendue « guerre contre le Terrorisme » et la sécurité des musées : on part pour combattre et dissuader un ennemi donné ; en chemin, on se laisse distraire par des considérations étrangère au problème ; et on finit par répondre une autre question que celle qui était posée, sans bien régler aucun des problèmes, et à la limite en étant contre-productif (ce sont les Américains qui ont fourni les armes et les hommes de l’« insurection » irakienne, et c’est le caractère systématique et poitilleux des contrôles dans les musées qui incitent les vigiles à ne pas prendre au sérieux les alertes de leurs détecteurs, qui sonnent constamment de toute manière).

Je ne m’attends pas à un système défensif parfait, qui est impossible. Il serait intéressant d’entendre l’avis d’un responsable de la sécurité qui exploserait les problèmes concrets qu’il rencontre. De l’extérieur, tout dans le dispositif sent à plein nez le micro-management par des supérieurs incompétents dans le domaine qui feraient mieux de lâcher la bride à leurs subordonnés : comme avec l’affaire irakienne, multiplication de mesures tape-à-l’oeil, nombreux incapables sur le terrain qui font le contraire de ce qu’ils devraient, et trous de sécurité béants. Il est possible que la configuration actuelle soit le résultat d’un délicat équilibre entre  une sécurité oppressante et trop laxiste, mais il me semble plutôt que le Monnet d’Orsay se trouverait mieux s’il y avait eu des vigiles en nombre suffisant dans les salles, surveillant le comportement des visiteurs, plutôt que les équipes de vigiles surmenés ignorant leurs détecteurs, et dont certains sont de véritables parasites (comme le vieux vigile grognon de Courbet, qui ne savait que menacer d’appeler ses copains plus grands que lui si on lui « manquait de respect », comme une de ces racailles chère à certains hommes politiques).

La sécurité des musées gagnerait à une réflexion sur la nature et le nombre des faux positifs et faux négatifs admissibles, et sur la nature de la menace à traiter. A défaut, en voulant tout faire à la fois, on se retrouve à gesticuler pour la gallerie, à incommoder les usagers sans raison, et à n’assurer la sécurité que lorsque l’ennemi ne se présente pas.

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4 Responses to Qui est l’ennemi ?

  1. poloch dit :

    Bonjour,

    j’ai surtout l’impression que ce sont des systèmes de sécurité « pour faire joli », et dont la seule conséquence est d’embêter les visiteurs de bonne foie plutôt que les vrais « ennemis », lesquels se prépareraient convenablement (comme vous le faites bien remarquer en parlant de couteau de combat en matière synthétique. Je n’y connais rien en arme, mais ça ne m’étonne pas que de telles choses existent, l’homme étant très fort pour inventer des choses comme ça). Au final pour ceux qui veulent et s’y connaissent, il y a toujours un moyen de passer outre les sécurités; pour les autres, c’est juste la galère. De là à faire la comparaison avec les systèmes de sécurité numérique (DRM et compagnie, protection CD audios, jeux, logiciels, etc. qui n’embêtent que les acheteurs honnête dans le logiciel proprio, et ainsi de suite)…

    Pour ma part, je voyage toujours avec mon couteau suisse, un peu pour les mêmes raisons que vous pour vos accessoires (j’ai notamment aussi un hamac en toile de parachute qui ne prend pas de place, un mini-set de tournevis pliable, mes harmonicas, ma Marmotte, et d’autres bricoles); et il m’est arrivé plusieurs fois d’aller à l’étranger avec ce couteau suisse dans mon sac à dos (c’est à dire avec moi en cabine) parce que j’oublie de le ranger dans la valise, et notamment en allant aux USA seulement quelques mois avant les fameux attentats! Il n’a jamais été repéré pour l’instant.

    Le plus fort étant la fois où je l’avais carrêment à la ceinture en revenant du Mali (j’avais oublié de le fourrer au fond du sac à dos) et le policier m’a dit de dégager sans me fouiller au moment où j’ai passé le portillon qui a sonné parce que la machine à rayon X s’est cassé quand j’ y ai mis mon sac à dos et qu’il m’a accusé d’être responsable (en gros il était dég parce que ça lui ferait du boulot en plus probablement).
    Donc quand on parle de sécurité accrue dans les aéroports… je rie…

  2. poloch dit :

    Erratum: notez que j’ai fait une erreur, quand je suis allé aux USA, c’était pas quelques mois « avant » mais « après » les attentas. Donc c’est d’autant plus ironique que la sécurité était « sensée » être supra-accrue.

  3. PARIS8! dit :

    effectivement, la menace peut venir de nulle part.
    Avant, guerre de tranchée et arme, puis idélogique et menace nucléaire. Maintenant, religieuse et kamicase, et surtout anonyme: terroriste, citoyenne et cagoulée.
    Fou ta cagoule ! (rire)

  4. semantix dit :

    Je pense que la distinction est surtout entre ennemi clairement identifié et ennemi fondu dans la foule. Le problème n’est pas de vaincre l’ennemi militairement (ça c’est facile) mais de l’identifier (ici pour l’empêcher d’agir ; en Afghanistan ou en Irak, pour le couper de ses bases et le marginaliser dans la population).

    Or, identifier des terroristes, c’est un peu comme chercher une aiguille dans une botte de foin ; ajouter du foin à la botte ne résoud pas le problème.

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