Bouquins à la mode

La prétention d’être intellectuel n’empêche pas de suivre les modes. Je dirais même, elle incite même parfois à un certain suivisme, notamment lorsqu’il s’agit de hurler avec les loups. Avoir une pensée poussée ou originale n’est pas nécessaire ; on peut se contenter de bons mots et d’un bon service de com’.

Jaron Lanier, intellectuel multiforme (après avoir dirigé une entreprise de réalité virtuelle, il est maintenant essayiste), a lancé la mode de la critique intellectuelle anti-Wikipédia. Pour résumer la thèse de Lanier, il reproche aux thuriféraires de Wikipédia de s’extasier devant une soi-disant intelligence des masses, et rapproche du maoïsme cette pleine confiance en le collectif anonyme. Soit.

Je trouve moi aussi assez suspectes ces théories sur la wisdom of crowds. Je rejette l’interprétation de François Bourdoncle selon laquelle ce que produit la foule convergerait vers la solution en vertu du théorème central limite, notamment parce que la foule n’est pas formée d’individus indépendants dont la pensée se rapprocherait de la véritée, mais d’individus interdépendants aux comportements corrélés, notamment en raison de causes externes (propagande médiatique, etc.) .

Les « intellectuels » français ne sont pas en reste. Naguère, un professeur de lettres nommé Francis Marmande (par ailleurs jazzman, critique de jazz et amateur de corrida) se moquait publiquement de Florence Devouard, présidente du conseil d’administration de Wikimedia Foundation. La bravoure journalistique consiste en effet à publier des éditoriaux saignants à l’encontre de ceux qui n’ont ni les relations ni les moyens financiers pour riposter. Ce doit être le même genre de plaisir que l’on éprouve quand, confortablement assis sur un banc, et sans éprouver le moindre danger ou gêne, on regarde un taureau se faire massacrer.

Ensuite, nous trouvons l’éternel Alain Finkielkraut, qui comme d’habitude ronchonne sur la décadence de la société. Il faudrait, selon lui, n’accorder l’accès Internet aux étudiants qu’à partir du troisième cycle. Le fait est que seule une minorité va en troisième cycle, de sorte que l’Internet selon Finkielkraut risquerait fort de ressembler à ce qu’il était il y a vingt ans : un réseau pour universitaires scientifiques, sans contenu. Mais bon, Finkielkraut, ronchonner, c’est son rôle et sa raison de vivre, on ne l’inviterait plus à la radio s’il ne ronchonnait pas. Il faut bien qu’il y ait au moins un intellectuel réactionnaire de service.

Ensuite, l’ouvrage de Barbara Cassin, qui se veut un brûlot contre Google. Google, voilà une bonne cible. Tout d’abord ce sont des américains, donc des sauvages sans culture ni histoire. N’oublions pas que sans nos intellectuels français capables de citer des expressions en grec ancien dans le texte, la Terre s’arrêterait de tourner. Parler de ce que l’on ne connaît pas, ce n’est pas un problème pour un intellectuel français. Ce qui importe, c’est le paraître, le timing, et les relations dans les médias pour promouvoir le livre.

Mais il y a mieux encore. Le 3 novembre 2007, le journal Le Monde publie 3 (oui, 3) articles sur Wikipédia : un article factuel, un éditorial cinglant, et un mot de Robert Solé. Comme par hasard, on y mentionne l’ouvrage des étudiants de Pierre Assouline, qui doit sortir en librairie quelques jours plus tard. Pierre Assouline, qui tient un blog sur le site du Monde et qui publie justement un billet en cette occasion. Au final, une fort bonne opération de stimulation des ventes.

Il y a des tas d’étudiants en France dont le mémoire de maîtrise, de master, la thèse, atterrit au mieux dans la réserve d’une bibliothèque universitaire. Ils apprendront ici que ce qui importe n’est pas de faire un bon travail, mais surtout d’avoir un directeur de recherche puissant. L’expérience montre qu’avec suffisamment d’entregent, un simple projet de fin d’année, mal écrit et bourré d’âneries, peut être publié et bénéficier gracieusement d’une publicité nationale.

L’autre mode consiste à annoncer à ses étudiants que l’on n’admettra plus de devoirs pris dans Google et Wikipédia (le bon sens même, un devoir n’est pas un copier-coller) et de le faire savoir. Publiquement. À la presse mondiale, même. La dernière en date est Tara Brabazon. Je suis sûr qu’il y a aussi des tas de professeurs qui interdisent à leurs étudiants de prendre des informations dans Le Monde ou dans Encyclopædia Universalis alors qu’ils devraient aller consulter des ouvrages spécialisés. Mais ça, bien sûr, ça ne serait pas valorisant à dire.

Tiens, vous n’avez rien remarqué à propos des « intellectuels » cités ? Aucun d’entre eux n’est une grande personnalité du monde académique international. Où sont les académiciens, les Prix Nobel, les médaillés Fields, les professeurs au Collège de France ? Ah, ils doivent être trop occupés à faire du vrai travail au lieu de se faire mousser en déblatérant au sujet d’Internet et de la déliquescence des mœurs.

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3 Responses to Bouquins à la mode

  1. EL dit :

    « Ils apprendront ici que ce qui importe n’est pas de faire un bon travail, mais surtout d’avoir un directeur de recherche puissant. »

    Il y a une bonne blague de thésard qui circule à ce sujet :

    C’est un renard qui cherche à bouffer, il sent un lapin, ça le mène dans une clairière, il voit le lapin, mais celui-ci tape sur un portable.
    Interloqué, il s’approche.
    – Salut, qu’est-ce tu fais ?
    – Ben, j’tape ma thèse.
    – Ah ouais, c’est quoi le sujet ?
    – Comment les lapins mangent les renards.
    – Non ?! Attends, je suis renard, si tu veux je t’épargne 3 ans de boulot, change tout de suite de sujet, y a un gros problème de méthodologie, là, tu vas te faire bananer par le jury !
    – Ah! non non, je viens de voir mon directeur de thèse, il trouve que ça avance bien, pas de problème.
    – Bon, écoute, y a une erreur, c’est une bille, ton directeur, c’est “comment les renards mangent les lapins”, le bon truc.
    – Ah! non non, si tu veux je te fais une démo.
    – Ben volontiers, se dit-il en se léchant les babines.
    Le renard le suit dans son terrier et 5 minutes plus tard, le lapin ressort. Il se remet à taper.
    Dix minutes plus tard, un loup arrive. Même cinéma avec le loup, “Comment les lapins mangent les loups”. Une démo ? Oui. Le lapin ressort seul.
    Le hibou qui a tout vu se dit: “Si je vais lui causer, il me dira ‘comment les lapins mangent les hiboux’ (il a déjà une publication, le mec). Il y va. Et à son tour il se fait bouffer par un énorme lion.

    Moralité : Peu importe qui tu es, peu importe ce que tu fais, l’important c’est d’avoir le bon directeur de thèse.

  2. […] Lecture recommandée du jour, sur le blog {{réference […]

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