Vous voulez qu’on vous fasse un dessin ?

lundi, 16 avril 2007

L’un des défauts de Wikipédia, par comparaison à une encyclopédie classique (ou, pour les sujets d’actualité, à une agence de presse), c’est les images. Il est difficile d’obtenir des images de bonne qualité pour illustrer les articles. Comme il est gratifiant de réussir des images de bonne qualité, quelques wikimédiens écument les musées, appareils semi-professionnels au poing, pour mieux en faire connaître les trésors.

Par cette méthode, il est difficile d’obtenir de bons clichés. Un bon photographe (doté d’un bon matériel) peut réussir des photos passables, mais sans contrôle de la lumière et sans trépied, il est illusoire d’espérer obtenir une photographie digne d’être une référence pour un sujet donné. C’est pourquoi j’avais depuis un certain temps l’idée de passer à la vitesse supérieure en obtenant des autorisations et des conditions de prise de vue professionnelles. L’un des grands musées nationaux français détaille les modalités sur son site Internet (assurances, tarifs, etc.)

Contact pris, la demande est rejetée : ce grand musée national ne veut pas que les photographies prises dans son enceinte soient mises sous licence libre. Une dame fort aimable m’explique que le service de presse de ce musée fournit des clichés de qualité, contre rétribution, pour diverses publications, et qu’il n’est pas question qu’ils se fassent concurrence à eux-mêmes en nous ouvrant leurs portes. Courtois regrets de part et d’autre, car le musée nous aurait volontiers fourni ses clichés, même gratuitement ; mais pas « pour n’importe quoi. »

Quelques jours plus tard, expédition photographique habituelle dans un autre musée : j’achète mon billet et en profite pour demander au préposé s’il est permis de photographier. Réponse affirmative, je commence à prendre des clichés des objets du musée. Au beau milieu de la visite, une autre employée du musée avise mon appareil et me dit que mes photos doivent être « à titre privé. » Je poursuis ma visite et mes photos, mais je n’ai plus trop le cœur à les rattraper. Je ne publierai pas ces clichés.

Le point commun de ces deux expériences, c’est que les musées, d’une certaine façon, tombent les masques. L’interdiction des trépieds et des flashs répond à des nécessités de préserver les œuvres et de permettre la visite à tous. Mais dans ces deux derniers cas, il s’agissait pour les musées de restreindre la liberté d’usagers, au nom d’ambitions pécuniaires. Dans les deux cas, il s’agissait de musées nationaux, dont le financement est assuré par l’État. En Angleterre, le British Museum est gratuit : les collections appartiennent à la Nation, et l’entrée est gratuite pour tous (« Governed by a body of Trustees responsible to Parliament, its collections belonged to the nation, and admission was free and open to all. Entry was directed to be given to ‘all studious and curious Persons‘ », http://www.thebritishmuseum.ac.uk/visit/history.html). Ici, les musées sont financés avec les impôts des citoyens, mais ils leur demandent une contribution à l’entrée, et restreignent encore la liberté des usagers dans l’espoir de gratter quelques sous avec les produits dérivés. On pourrait penser que soit ces pauvres gens en sont réduits à compter les bouts de chandelle pour survivre, soit (avec tout le respect dû à des serviteurs de l’État) que nous sommes en face des eunuques du sérail qui croient posséder ce qu’ils ne font que garder pour d’autres.

C’est en fait un peu plus subtile : ces réactions aberrantes sont dues à un aspect de mentalité de la société française. Il y a exactement le même problème avec les candidats aux élections présidentielles en cours : sur les douze candidats, un seul a fourni une image sous licence libre ; neuf sont illustrés sur Wikipédia par des photos prises par des amateurs ; et deux ont, en désespoir de cause, été illustrés par des dessins à l’encre. Sans épiloguer sur la considération qu’aurait tel ou tel candidat pour les « nouveaux médias citoyens », on peut constater une tendance forte à se tirer une balle dans le pied : tous ces candidats pourraient à bon compte voir publier les photos de leur choix dans un média de forte audience. En faisant la sourde oreille, ils s’exposent à des illustrations moins que flatteuses.

Aux États-Unis, le contrôle de l’État par les citoyens impose que tous les documents créés par des employés du gouvernement pendant leur service sont automatiquement dans le Domaine Public. C’est peut-être un hasard dû à des différences de conception de la société qui remontent aux Père Fondateurs, mais les USA ont une nette avance sur la France dans ce domaine.

En France, des journalistes se lamentent de l’émergence des « médias citoyens », les musées nous regardent avec défiance et les politiciens nous ignorent. La peur de ce qu’on ne connaît pas non seulement fait perdre des occasions de symbioses constructives, mais dessert parfois de façon très immédiate. Pendant que les mentalités tardent à évoluer, des
wikimédiens bénévoles payent des billets de musées et y prennent des photos pour vous.


Des processus

vendredi, 13 avril 2007

Dans un commentaire, j’écrivais : « Somme toute, on voit bien que des erreurs qui traînent, il y en a partout [dans les journaux], donc il ne faut pas paniquer à propos de Wikipédia, vecteur d’erreurs. Vous nagez dedans en permanence. » Par exemple, je viens d’écrire à un journaliste de Libération pour lui signaler que Claude Allègre n’est pas géophysicien, comme indiqué à trois reprises dans un article, mais géochimiste. N’étant pas complètement stupide et de mauvaise foi, je comprends bien qu’il faut comparer ce qui est comparable. En l’occurrence : d’un coté Wikipédia, projet encyclopédique, et de l’autre, des encyclopédies classiques, et pas des quotidiens, des hebdomadaires ou des mensuels. Pour le dire crûment, on parle de synthèses systématiques des connaissances, pas de feuilles de choux.

Une particularité de Wikipédia, qui dérive très directement du lien [modifier] qui orne toutes ses pages, est qu’on y trouve des articles sur à peu près tout et n’importe quoi, pour peu que le sujet ait une dimension encyclopédique (sinon il est passé au Kärcher™). Des Pokémon à l’héliosismologie en passant par le musée phallologique islandais… Nombre de ces thématiques ne sont pas traitées dans les corpus encyclopédiques classiques et, en mettant pour le moment de coté les questions de relativisme culturel que cela pose, on peut tout de suite réaliser que la comparaison Wikipédia / encyclopédies classiques ne va concerner qu’une partie des contenus proposés sur Wikipédia.

Par ailleurs, une autre particularité de Wikipédia est qu’elle est vendue comme un « projet encyclopédique », ce qui est un subtil moyen — à mon avis totalement inefficace auprès du public — de dire « Whoa, attention, le contenu n’est peut-être pas au point partout ! » De ce fait, il est clair avant même toute enquête empirique que si un article est visiblement moins bon sur Wikipédia que dans une encyclopédie classique :

  • le sceptique dira que c’est une comparaison objective qui illustre l’échec du modèle ouvert et participatif de Wikipédia ;
  • tandis que le pro-Wikipédia dira que c’est une comparaison subjective qui ne prend pas en compte la possibilité d’évolution offerte par le modèle de Wikipédia.

Les deux ont peut-être raison, mais j’aimerais pour le moment simplement montrer pourquoi ces deux réponses.

Sur des sujets traditionnels ou populaires, que les journaux traitent en général mal (mais parfois excellemment, par la plume d’un brillant journaliste), Wikipédia est fiable (exemples au semi-hasard : sur la cuisine, Louis de Funès, etc.). Sur les grands sujets scientifiques ou de société, également (exemples au semi-hasard : sur les trous noirs, la Seconde Guerre mondiale, etc.) Le problème… c’est le reste. Un exemple concret : mon domaine d’expertise m’amène à manipuler des notions comme celle du « solidus », qui est tout connement une courbe de températures : en fonction d’une composition chimique bien précise, la température de solidus sépare deux domaines d’état d’une roche ayant la composition chimique en question. En-dessous de la température de solidus, la roche est totalement solide ; au-dessus, il y a à la fois du magma et du solide, parce que la roche a commencé à fondre dans de platoniques souffrances. C’est donc un concept très général et Wikipédia énonce ostensiblement, et depuis des mois : « Notion également utilisée en géologie, le solidus est la limite à laquelle la péridotite du manteau devient complètement solide. » C’est ennuyeux, et pourtant, je ne l’ai toujours pas corrigé.

Le point d’achoppement central des pro- et anti-Wikipédia est sans doute la question de la fiabilité. Bon, il y a aussi le fait de ne pas avoir une personne précise sur qui taper quand il y a des erreurs (cf. le postulant à Harvard), mais la fiabilité est vraiment le soucis numéro un. Dans le modèle classique, le contenu est estimé fiable — même très fiable — parce qu’il est l’œuvre d’experts (au sens académique du terme) et visé par un comité de lecture. L’approche de Wikipédia est de dire que ce modèle est certes très bon, mais qu’on peut faire aussi bien en prenant une autre voie, honteusement plagiée par une candidate à l’élection présidentielle 2007 en France, la rédaction participative (pour nous c’est des articles, pour elle c’est un livre jamais terminé, chacun son truc{{référence nécessaire}}).

Qui a raison ? Quel est le bon modèle ? Lequel est le plus fiable ? Soyons clairs comme de l’eau de roche : il est très difficile de trancher cette question. Le magazine Nature a beau me dire de jolies choses, je reste sceptique sur ce genre de statistiques. J’estime que l’article sur les trous noirs dans Wikipédia déchire sa maman, et qu’en revanche, celui sur la notion de solidus ne vaut pas un clou. Mais en tout cas, c’est très révélateur : là où une encyclopédie classique aura tout, ou rien, sur un sujet donné, Wikipédia aura tout, ou rien, ou toute la gamme intermédiaire. Par exemple, peut-on considérer que cet article sur l’idéalisme en philosophie est mauvais ? bon ? Moi, je ne sais pas, mais il est notablement incomplet et m’est peu utile en l’état. C’est cela qui dérange le wikisceptique : la présence de contenu végétatif, potentiellement erroné. Wikipédia est un chantier encyclopédique — mais est-ce qu’une encyclopédie peut être un chantier ?

Certains wikipédiens estiment que non. Ou plutôt, ils admettent qu’une partie du public estime que non, et souhaitent proposer un Wikipédia propre. Pour ce faire, ils mettent en place des méthodes d’évaluation des articles, des projets de sélection, des labels distinctifs et d’autres choses encore. Certains de ces projets vivent à l’intérieur-même du chantier, d’autres ont pour finalité de produire des DVD ou des livrets bien séparés. Dans tous les cas, la question centrale est toujours : fiabilité.

En épistémologie, la fiabilité est un concept qui a pas mal voyagé de philosophe en philosophe, mais ici, l’approche systématique classique est toute indiquée. Si on s’intéresse à un contenu du type « article d’encyclopédie », on dira qu’une personne trouve tel article fiable, parce qu’elle trouve que le processus par lequel cet article a été produit est fiable. C’est peut-être trivial à dire, mais ça explique pourquoi la confrontation des modèles est aussi présente dans les débats sur Wikipédia. Il ne s’agit pas de savoirs qui des experts académiques rénumérés ou des bénévoles le plus souvent anonymes a raison, mais bien de savoir si les deux groupes peuvent produire la même qualité. Sur cette question, la réponse est claire : oui, c’est possible.

Sauf que… c’est plus compliqué, plus long, et pose des problèmes sociologiques inédits, en plus des questions de relativisme culturel. Ce sont de bons sujets pour d’autres billets.